Jean-Marie Perrier est photographe. Guide de haute montagne depuis 26 ans, il s’est mis à la photographie avec le numérique. « Ce qui m’intéresse dans les nouvelles technologies, dit-il, c’est la facilité d’utilisation. La photo ne m’intéresse pas en temps que telle, je ne suis pas assez technicien, la photo me serre de support, et avec les applications que m’offrent les logiciels de retouche je peux donner libre cours à mon imagination. » Il livre ainsi des portraits et des paysages recolorisés et recomposés, souvent figuratifs, confinant à l’abstraction parfois. Cet amour pour l’art et pour la montagne devait l’amener tout naturellement à rencontrer l’artiste peintre Jean-François Béné. Voici le récit par Jean-Marie Perrier des trois journées qu’ils ont passées à créer et travailler ensemble au refuge de l’Aigle.
« Trois jours à l’Aigle avec Jef…….. Une aventure et une expérience.
J’apprécie la peinture de Jef c’est un travail complexe, d’eau et de terre mélangé, ou l’on ressent la force tellurique des éléments. Elle transcrit avec vigueur le mouvement permanent de notre planète, elle s’inscrit plus dans un temps géologique que dans un temps humain, ce qui lui donne sa force. Sa représentation de la terre en évolution, donne à certaines toiles une dimension cosmique. Le combat titanesque des continents qui broie et forme les roches, matière première des ses couleurs, la présence de l’eau qui dépose, érode ou construit, du feu intérieur, toujours sous-jacent, font que ses œuvres peuvent symboliser une représentation du cosmos. Il a besoin pour travailler de sentir les forces de la nature autour de lui, la terre l’eau et le vent lui parle le froid où le chaud le stimule c’est un passionné et cette passion transpire à travers ses toiles.

… finitions en atelier de la même toile: J-F. Béné, Arêtes de la Meije (grand pic), 70x50, sédiments récoltés sur place.
Après avoir discuté avec lui lors d’une de ses expositions au Monêtier les Bains, il m’a fait part d’un de ses projets : monter au refuge de l’Aigle pour peindre. Il voulait renouer avec la haute montagne qu’il avait beaucoup fréquentée lorsqu’il était plus jeune, puis, il s’en était éloigné pour les formes plus douces de la Clarée. Il se sentait de nouveau prêt à affronter les hauts sommets, et les abords du refuge de l’Aigle, dominés par la sauvage face Nord de la Meije qui l’attirait particulièrement. Nous avons choisi de faire cette expérience en septembre 2009.
A la fin de l’été en montagne la lumière très transparente est déjà automnale. Le glacier épuisé par la chaleur pouvait lui dévoiler la beauté des précieux sédiments déposés par son retrait au creux des granits et des gneiss usés par le mouvement de la glace.
Nous sommes donc montés par une de ces belles journées de septembre dont seules les Hautes Alpes ont le secret. La montée à l’Aigle est longue et variée c’est une vraie course en montagne, avec des passages de rocher, des traversées d’arêtes, et la remontée du glacier du Tabuchet. Le refuge de l’Aigle blotti sous son rocher domine de 2000 mètres le cours rapide de la Romanche. Il est construit sur un col. A l’Est la succession des montagnes aligne ses crêtes et ses vallées du Briançonnais au Piémont dans des dégradés de gris de brun et de bleu, a l’Ouest au bout du glacier le ciel rien que le ciel, au Nord la grande steppe du plateau d’Emparis vient buter contre le massif des Grandes Rousses, au Sud la barrière de la Meije domine les séracs et la chute du glacier vers la vallée.
Merci à Marie de nous avoir accueillis dans son refuge, grâce à son attention discrète nous vite prenons rapidement nos aises. Il faut dire que nous sommes seuls et que nous pouvons très vite occuper tout l’espace dont nous avons besoin. Nous nous restaurons, puis nous sortons avec des toiles et des cartons explorer les abords du col à la recherche des précieux éléments minéraux qui composeront les œuvres. Jef a vite trouvé l’endroit qui peut lui convenir, un replat glaciaire au niveau du col avec des bédières. Nous récoltons des sédiments sur les ilots de granit émergeant de la glace et des sables résultant de la décomposition de la roche. Nous prenons des photos de glace incrustée de poussières apportées par le vent. Et puis il pose sa toile vierge à même la glace, et se servant de l’eau de fonte et des terres que nous avions récoltées il commence à composer. Le glacier sert de chevalet et de palette, le ciel et la Meije est son atelier.
Par des gestes précis peu à peu la toile se structure. La terre, les pigments et l’eau se mélangent, la toile tourne, les formes se créent, une première ébauche apparait, l’esprit du lieu est entré dans la toile. Un instant a été capté par l’imagination du peintre. Le reste se fera en atelier mais l’essentiel est là.
Un vent frais se lève, quelques nuages rosis par le soleil couchant s’enroulent sur l’arête sombre, le jour décline il est temps de rentrer. La toile encore humide doit être transportée à plat pour ne pas en modifier les contours. La température est de deux degrés à l’intérieur du refuge il n’y a pas de chauffage. Le temps se couvre, et le soleil déclinant se perd dans l’infini du ciel. Jef a sorti des cartons pour croquer ses impressions. Marie sereine prépare le repas du soir.
Le matin suivant le temps est couvert, il neigeote, les haubans du refuge grincent sous la contrainte d’un vent violent comme un navire dans la houle. Jef décide de composer une autre toile. On ne peut pas sortir la neige et le froid l’empêchera de travailler. Il peint donc à l’intérieur, pendant ce temps je broie des roches que nous avons récupérées la veille. En début d’après midi le vent débarrasse la montagne de ses nuages, le beau temps est revenu et nous décidons de sortir. Nous partons vers la tête des Corridors. Le ciel est magnifique, nous faisons notre trace entre les crevasses et les séracs, le vent très violent nous contraint de temps en temps à nous accrocher à nos piolets pour ne pas être renversés. De la tête des Corridors nous contemplons la face Nord de la Meije. De retour au refuge Jef croque à nouveau ses impressions sur des cartons et modifie un peu ses toiles. D’autres personnes sont arrivées, la météo annonce le grand beau temps et les courses du lendemain se feront dans d’excellentes conditions. On range les précieux sédiments et les roches broyées qui serviront plus tard à la composition de nouvelles toiles inspirées par le lieu. La soirée se passe à boire et à discuter.
Le dernier jour il fait grand beau, la lumière, après la journée de mauvais temps est très pure, la montagne recouverte de neige fraîche a fait peau neuve. Nous emballons les toiles qui sont suffisamment sèchent pour être transportées. Après avoir remis nos crampons et nous être encordés, chargés de notre trésor nous redescendons le glacier, la vire Amieux, l’arrête et les rochers, pour enfin nous retrouver sur le sentier sous le regard curieux d’un chamois. Nous croisons les gens qui montent au refuge, certains sont intrigués par notre chargement insolite. Quelques mots échangés au détour du chemin dissipent leur curiosité, c’est aussi l’occasion d’une pose pour souffler un instant. L’alpage succède au pierrier. L’arrivée à la voiture achève la première phase de l’aventure, les toiles sont saines et sauves, le travail d’atelier peut commencer.

JF Béné, Steppes du plateau d’Emparis, 70x50 cm, toile initiée sur le glacier du Tabuchet avec les cristaux et sédiments récoltés sur place.
Imprégné de tous ces instants partagés avec la montagne, le long travail de restitution va commencer pour Jef. Il va maintenant devoir nous émerveiller et nous surprendre par ses compositions insolites. Il va nous montrer ce que nous ne soupçonnions pas, ce que la glace et la roche lui ont révélé, ce que le vent lui a soufflé à l’oreille, ce que son œil a vu et qui nous est caché. Tout ceci va être savamment recomposé pour notre plus grand plaisir.
Jean Marie Perrier (novembre 2009) »
















C’est juste magnifique. Merci.
Tout simplement magnifique et passionnant cette vision de 2 artistes…..
Quel bonheur d’avoir accès à cela…..
Magnifique à la fois le site du refuge de l’aigle, l’arête de la Meije et le travail de l’artiste qui à partir des élèments pris sur place (photo, minéraux, préparation …) va nous ouvrir de nouveaux horizons et de nouvelles sensations alpestres.
Claire Béranger, créations textiles, sculptures » J.F.Béné, plasticien de la Clarée (Hautes-Alpes) // fév 19, 2010 at 23:07
[...] sur ses couleurs, neige ou soleil brûlant. Voir l’expérience de 3 jours de peinture au Refuge de l’Aigle au pied de la Meije et différentes toiles sur son [...]
De telles jubilations sur le motif ne sont qu’invitation à l’abandon de toute peinture
à l’huile pour être par l’eau encore plus près
de l’instantanéité du geste créateur.